Interview Losoul X Diggers Factory

Interview Losoul X Diggers Factory

September 28, 2020

1. Quelle musique écoutais-tu étant enfant ?

Un peu un mix de ce qui se faisait...Je suis né dans les années 70. Il y avait plein de trucs intéressants à cette époque, beaucoup de gens l'admettent. Ma famille et leur cercle d'amis écoutaient de la pop, de la folk, du disco ou du jazz. Mes amis avaient aussi des goûts éclectiques, certains étaient tournés vers le rock, d'autres écoutaient plus les cassettes de disco ou de soul de leurs grands frères. Je pense que j'étais déjà attiré par les rythmes et les basses qui composaient les chansons, je cherchais des émotions précises. Je pense que je suis toujours dans cet optique aujourd'hui. Dans les années 80, on entendait de plus en plus de musique électronique, du fait de la transition vers le Neu Deutsche Sound, qui a aidé à rendre la musique allemande populaire. Les premiers sons de hip hop sont arrivés des Etats-Unis. Les jeunes faisaient du breakdance dans la rue. On se plongeaient doucement dans ce mélange de styles avec mes amis, on commençait à collectionner les vinyles, on était à l'affût des tubes sur la radio. A cette même époque, j'ai eu mes premières expériences de DJ, on allait dans les fêtes locales et les clubs. On avait déjà un sens de la musique, des goûts assez précis, qui se ressentent toujours dans notre musique et notre culture aujourd’hui.

Commodore64

2. A quand remontent tes premières créations musicales ?

Il est difficile de savoir quand ça a commencé ou ce que l'on peut appeler "création musicale". Comme beaucoup d'enfants des années 80 j'avais un ordinateur à la maison et je jouais aux jeux vidéos, je programmais quelques trucs pour l'école. Mais il y avait aussi des logiciels de musique rudimentaires au son graveleux, on pouvait déjà faire des sons qui auraient été plutôt cools pour la techno et l'électro qui allaient éclore dans les années suivantes. Et puis j'aimais déjà les rythmes originaux et funky qu'on pouvait trouver dans les vieux titres de soul et de funk ou dans les nouveaux samples sur les disques de hip-hop que les DJs faisaient tourner à la radio et plus tard dans les clubs. On essayait de trouver comment reproduire ces sons et à un moment donné j'ai fait l'acquisition d'un sampler lo-fi, une extension pour mon ordinateur Commodore. J'ai commencé à sampler les rythmes et les sons que je trouvais cools et je les ai mis ensembles. D'un autre côté, la house music est rentrée dans le game au milieu des années 80. Ce n'était pas du sampling comme dans le hip-hop mais il y avait une énergie forte, abstraite. Il y avait de nouvelles découvertes à faire tous les jours ! Ensuite j’ai complété mon set-up avec un mixer basique et un enregistreur 4 pistes. Là on parle toujours des années 80 et tout ça était encore assez simple, c'était nouveau pour tout le monde. Au tout début des années 90 j'ai acheté mon premier sampler pro et je l'ai utilisé pendant de longues années avec d'autres instruments que je commençait à acheter... il y avait une unité d'effets avec delay et reverb, une boîte à rythmes et des synthés... Un set-up simple mais qui faisait le job.
J'ai toujours vu la création musicale comme un processus... mais aussi comme une technique, une façon de comprendre un univers culturel et de créer du lien social. Alors oui, comme je disais j'aurais du mal à dire précisément quand ça a commencé.

3. Tu es souvent décrit comme un maître de la micro et de la minimale. Comment définis-tu ta musique ?

C'est sympa ! Mais le terme de Microhouse est apparu un peu plus tard. Il a été introduit par un journaliste nommé Philip Sherburne.Quand j'ai commencé à faire de la musique sous le nom de Losoul, il n'y avait pas de nom précis pour ce que je faisais. Le mot "Minimale" vient d'une autre époque dans la musique et l'art. Dans les années 60, Robert Hood et d'autres artistes ont adopté ce terme car ils trouvaient une forme d'inspiration dans le processus de réduction. Dans les années 90, un amis m'a fait écouter deux albums : Basic Channel/Chain Reaction et une partie de Richie Hawtin’s Concept I. Il voulait savoir lequel était le meilleur selon moi. J'étais plus attiré par le son dub de Basic Channel, et par la house des States de manière générale. Mon approche de la réduction en tant qu'artiste était très intuitive. Je voulais mettre en lumière les détails funky, les harmonies subtiles et les développement qui se créent entre le rythme et les notes. Pour moi, la musique avait besoin de cet espace pour laisser cette magie opérer... C'est compliqué de décrire ma musique après presque 25 années de travail, mais c'est toujours aussi puissant qu'aux premiers jours. La scène musicale a grandement évolué, bien sûr, mais pas mal de choses sont restées inchangées...ou sont redevenus comme avant. Comme on dirait en Allemagne "C'est une épée à double tranchant". D'un côté, la musique que j'ai créé à été influencée par plein de choses qui découlent plus ou moins de mon éducation musicale. De l'autre, ma musique est aujourd'hui source d'influence pour d'autres personnes. J'ai plein d'influences, mais je ne voulais pas copier un style en particulier, pas m'attacher à un genre précis. C'est notre rôle aussi en tant que musiciens d'apporter quelque chose d'extérieur à la musique, autrement elle ne viendrait pas alimenter notre culture. C’est ce développement qui fait vivre la musique.

4. Silhouétte Eléctronique, LoMotion, Don Disco, Losoul. Est-ce que tes différents noms représentent des profils artistiques différents pour toi ?

Oui, mais ce n'est pas que ça. Le nom des projets - et il y en a d'autres encore - dépend aussi du contexte dans lequel ils ont été conçus. Chaque surnom a été utilisé pendant un certain temps. Par exemple j'ai utilisé l'alias Don Disco comme nom de DJ au début des années 90, quand on avait un soundsystem Super Bleep 3000. C'était de la techno de Détroit, de l'acid, du breakbeat et les débuts de la house. A l'époque il était normal de voir un DJ passer d'un style à l'autre pendant la nuit, voire dans le même set. Je me souviens de Jeff Mills jouant un set de techno brut et funky et à un moment on pouvait entendre une ligne de piano. Ça restait funky, ça restait brut mais ça devenait captivant. J'aimais les styles disco classiques qui se sont intégrés à la house et comme chacun de nos DJs avait sa manière à lui de jouer et pour ma part je penchais beaucoup vers la house. C'est pour ça qu'on a commencé à m'appeler Don Disco. Par la suite j'ai sorti quelques disques sous ce nom. Ces disques étaient empreints de notre vibe abstraite et psyché mais il y avait toujours ce groove et cet atmosphère disco.

C'est Ricardo Villalobos qui a eu l'idée du nom Silhouétte Eléctronique. C'était pas le nom du projet, c'était le titre d'un EP commun en 1994. Lomotion est sorti à peu près à cette période et comme en tant que Losoul je m'inspirais des méthodes de travail de base, le recours à des idées et des techniques simples pour arriver à un résultat authentique et intelligible. C'était notre recette, particulièrement à cette époque où chacun a trouvé son propre style et ça nous a permis de trouver de nouvelles idées. Aujourd'hui encore j'aime travailler comme ça.

5. Quelle a été l'inspiration derrière la couverture originale de Belong ?

L'idée m'est venue en faisant un tournée. J'étais à Londres pour rendre visite à un ami à ce moment là. J'en ai parlé à Playhouse, comme un concept de pochette pour plus tard. On est rapidement tombé d'accord, la musique et le visuel allaient bien ensembles. La pochette dépeint un technicien qui répare un vélo en plein milieu d'une compétition. Je trouvais que c'était une belle allégorie du travail de groupe, et puis il y a aussi le thème du vélo dans la musique électronique... Cette image c'est une appréciation du process d'entraide mutuelle dans une communauté.

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6. Y a-t-il une musique sur cet album dont tu es particulièrement fier ?

Pour être franc j'apprécie l'album comme un tout. Pour moi c'est le juste reflet de son époque et je pourrais raconter une petite histoire sur chacun des tracks. Mais je préfère laisser les auditeurs comprendre ce qu'ils souhaitent.

Beaucoup de monde est intéressé par "Overland" parce qu'on y entend un court sample tiré d'une chanson célèbre. C'était une manière de travailler plus habituelle à cette époque, il arrivait même que plusieurs producteurs utilisent le même sample. Certains utilisaient le sample pour attirer l'attention de ceux qui aimaient l'original là où d'autres le déformaient tellement qu'on ne pouvait plus en reconnaître la source. En vérité dans "Overland" le sample n'est pas là pour l'effet de la ligne de basse célèbre. C'est un sample d'un 45 tours que j'avais trouvé quelque part, au marché aux puces (on peut même entendre le craquellement dû à l'usure du vinyle). Évidemment mon but n'était pas de prendre la pression de la ligne de basse d'un autre. Dans ce morceau j'ai cherché à répondre à cette basse et pour en donner une image déformée. Pour ce qui est des arrangements, j'ai posé des sets électroniques de percus classiques, des accords mélancoliques au pad et des stabs de synthé avec un Roland qui n'est pas sans rappeler la vibe de la techno de Détroit. J'ai aussi ajouté des textures de son psychées pour des moments un peu décalés... Avec le recul on pourrait décrire le résultat comme étant une approche ambivalente de la musique soul dans la house et la techno.

Après j'ai toujours apprécié "Taste Not Waste" pour son groove régulier, avec une vitesse assez douce et de subtiles pulsations. Je crois qu'un de mes proches amis m'a beaucoup inspiré pour cela... Ça sonne vraiment old-school aujourd'hui, non ? Est-ce que vous avez entendu des choses comme ça depuis ? Je pense que non pour ma part. J'aime aussi "Sunbeams and the Rain" pour sa beauté naturelle et mélancolique. C'était une période émotionnellement forte et très active, je ne veux pas l'oublier.

7. Tu peux nous en dire plus sur le nouveau mastering de l'album?

Le mastering pour la réédition a été fait par Pole aka Stefan à Scrape Studios. C'est un musicien et un ingénieur du son allemand avec beaucoup d'expérience. De nombreux labels de grande qualité ont pu profiter de son talent . Il a été parfait sur 'Belong', le son de l'album s'est vraiment bonifié avec son travail. Le master original était bien pour l’époque, mais on a utilisé une technologie plus récente pour celui-ci, tout en essayant de garder un le son bien funky d'une machine analogue. Stefan s'est baladé sur les différentes pistes et a réussi chaque fois à faire ressortir avec brio la composition originale des sons, cette approche réductionniste que j'avais alors adoptée pour concevoir l'album. Il lui a donné l'ampleur adaptée pour les technologies d'écoute d'aujourd'hui. Un équilibre parfait entre le nouveau et l'ancien en terme de musique.

8. Quel est le dernier vinyle qui t'a marqué ?

Pour être honnête je ne cherche pas "LE vinyle". J'ai mes préférés, bien sûr, mais je continue de trouver de très bonnes musiques dans de nombreux domaines. Par exemple pendant l'une de mes dernières tournées avant le confinement j’étais à New York et j'ai acheté un album de Bohannon. Dessus il y avait un titre de 12 minutes au rythme rapide avec des instruments qui jouaient des solos improbables en plein milieu : c'était fou. Et puis je peux toujours me tourner vers la musique de Bill Laswell. C'est un de mes préférés toute époque confondue, il représente tant d'années de notre culture qu'il est difficile de se l'imaginer. Il a travaillé avec un nombre incalculable de musiciens, dont certains jouaient déjà dans les années 1960, et il est toujours actif aujourd'hui. Il a accumulé l'expérience de plus d'un demi-siècle de musique et a contribué à des centaines de productions. Son travail donne un aperçu d'une large part de ce qui se fait dans la musique au sens large. Il a travaillé dans le reggae, la dub, le hip-hop, l'électro classique (Celluloid Rec., Herbie Hancock etc.), la New Wave new yorkaise, l'electro dance des années 80 (comme Material), les musiques ethniques, l'ambient, le triphop, la pop (il a produit la toute première apparition de Whitney Houston), le jazz, l'abstrait et d'autres expériences musicales.

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Pour ce qui est des musiques plus récentes j'ai bien aimé la dernière sortie de The Battles sur le label Warp. Leur vibe se concentre sur l'activité et l'espace. Du rock indie qui sonne comme de la techno. On ne sait jamais vraiment si c'est censé être drôle ou si on y expose des émotions sérieuses. Mais là n'est pas la question puisque l'énergie qui s'en dégage et les perspectives parlent d'elles-mêmes.

9. Un mix préféré ?

Je n'ai pas de track favori dans mes DJ sets. En tant que DJ, je joue des sets de plusieurs heures et ce qui m'intéresse c'est plus l'ensemble du voyage musical et l'énergie, l'atmosphère développée. Bien sûr il y a des titres que j'aime beaucoup parce qu'ils me donnent une grande liberté quand je les utilise dans un set. Et puis il y a des producteurs dont j'adore le travail et des labels sur lesquels je me penche toujours quand il y a une nouvelle sortie chez les disquaires. Difficile de les nommer tant ils sont nombreux. Comme tu peux le voir avec mes productions en club je préfère les tracks avec une vibe émouvante, des éléments dub et qui disposent d'une certaine souplesse pour faire de bonnes combinaisons pendant les mixes. Je pense que c'est une des raisons pour lesquelles ma musique est orientée vers la minimale.
Après j'aime beaucoup les morceaux qui brouillent le flow à un moment donné, ça me permet de changer d'ambiance à ce moment de la soirée.
L'album contient aussi des titres qui ne se prêtent pas forcément au DJing. On transpose l'expérience des soirées en club dans d'autres lieux, tout en en gardant l'ambiance.

10. Sur quoi travailles-tu en ce moment ?

J'ai toujours la tête dans des projets. En ce moment on travaille encore sur les derniers détails d'organisation pour la réédition de cet album. Ça représente beaucoup pour moi, c'était mon premier album et ça a façonné ma conception de ce que doit être un album. A l'époque ça a plu à pas mal de monde issus de contextes culturels différents, ce qui me touche toujours beaucoup. C'est un grand plaisir de le voir réédité pour son 20ème anniversaire.

C'est la première sortie sur le label Two Dreamers, qui cherchait à avoir une approche plus indépendante de la musique électronique, et je pense que "Belong" représentait parfaitement cela. Et puis c'est un pont intergénérationnel. On ramène certains aspects de la scène de ces années là et je pense que certains sont encore (ou à nouveau) au goût du jour.

Je travaille aussi sur deux ou trois remixes. Faire des nouvelles versions des sons d'autres producteurs, ça toujours été quelque chose que j'aimais beaucoup.